Un article signé Dominique Watrin, du DISCRI

logo info discriLe 14 avril dernier, le C.A.I. organisait une conférence-échange dans le cadre des Echanges de midi autour de l'interculturel.

 

Retour de Dominique Watrin.

Crise migratoire: l'Union Européenne et ses politiques ont leurs responsabilités

La question de la « crise migratoire » n’arrête pas de défrayer la chronique, accompagnée de formulations alarmistes et de colorations négatives qui en font un sujet problématique. Afin de ramener cette thématique à des proportions plus exactes, le C.A.I. (Centre d’action interculturelle de Namur) a récemment décidé d’aborder frontalement la question sous l’intitulé « Crise de l’immigration : invasion ou équilibre ? » en confiant le soin d’en cerner les contours réels à Mikaël Franssens, responsable des politiques migratoires au CIRÉ (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers).

L’intervenant de la rencontre l’a martelé en guise d’entrée en matière : pour les populations dont on parle actuellement, la volonté de migrer correspond à une situation désespérée, en l’occurrence, dans la majorité des cas, la guerre et ses conséquences multiples. Pour ces personnes, il s’agit donc de la seule voie de sortie d’une situation. Au départ, aux yeux du migrant, la migration est positive, puisqu’elle correspond à une amélioration de sa situation. Mais celui-ci est, en réalité, confronté à deux séries de problèmes : les causes de la migration qu’on vient d’évoquer et les risques auxquels il s’expose que la migration n’ait pas lieu ou que celle-ci se solde par un fiasco. Des issues aux enjeux dramatiques…

Quatre types d’entrave à la migration

Selon Mikaël Franssens, il existe quatre raisons essentielles pour lesquelles la politique migratoire européenne actuelle entrave le besoin de protection des migrants. La première est que la politique migratoire « légale » n’est concrètement accessible qu’aux personnes possédant des moyens financiers et/ou possédant des compétences intéressantes pour le pays d’accueil. Les personnes pauvres sont, en conséquence, exclues de ce circuit. Au niveau de la politique migratoire « irrégulière », les mesures en vigueur font que cette migration est chère. Une fois de plus, les pauvres en sont exclus, ce qui fait que les gens qui ont le plus besoin de protection ne migrent pas, sauf en migration interne (dans leur propre pays) ou dans un pays limitrophe.

La deuxième raison est que ces politiques créent, pour les migrants (surtout irréguliers), des conditions où ils entrent en contact avec des passeurs qui profitent de leur dépendance pour commettre des abus (esclavage, escroquerie, exploitation économique, viols, traite, etc.). Beaucoup se retrouvent englués dans des systèmes de dettes qui les enferment dans la dépendance. Le contrôle européen entraîne donc leur vulnérabilisation ; en tentant de quitter un problème, ils tombent dans d’autres qui peuvent être pires.

La troisième raison concerne les effets directs de la politique européenne. Contrairement aux objectifs visés, certaines personnes qui devraient avoir accès à la protection ne l’obtiennent pas. La cadre théorique est vidé de sa substance parce que les personnes n’arrivent pas à rentrer leur demande. Dans le même ordre d’idées, la création de « hotspots », sortes de centres d’accueil installés à l’entrée de l’Europe, accroît la vulnérabilité des migrants. Au terme d’une procédure expéditive d’une dizaine de jours, nombre d’entre eux se retrouvent réexpédiés vers la Turquie, pays qui n’a pas de structure juridique adéquate ni de vrais centres d’accueil pour les accueillir, et qui les renvoie parfois vers les zones de guerre.

Enfin, quatrième raison, le cadre de fonctionnement auquel la personne est confrontée quand elle a passé tous les écueils de la migration et introduit une demande ne tient pas compte de toute une série de causes. Rien n’est, en effet, prévu, par exemple, quand la migration a pour origine la misère, la maladie, la criminalité ou les causes environnementales de plus en plus invoquées.

Un exécutif européen peu contrôlé

Mais la politique européenne elle-même ne contribue-t-elle pas à générer les besoins de migration forcée ? Comment le besoin de migration est-il la conséquence d’une application imparfaite d’un modèle de politique européenne ? Autrement dit, qu’est-ce qui engendre, dans les politiques européennes, que les gens ont besoin de migrer ? Ces questions sont capitales, selon Mikaël Franssens. Tant le Traité de l’Union européenne que le Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne appellent deux questions : quelles dispositions disent quelque chose sur le côté démocratique de l’Union européenne ? Quels sont les choix politiques fondamentaux de l’Union européenne ?

Les aspects interpellants sont légions, selon le représentant du CIRÉ. La politique européenne en matière de relations extérieures (sécurité, armement, etc.) est, par exemple, régie par plusieurs institutions. Il y a le Conseil européen qui assume des fonctions législatives et budgétaires (avec un fonctionnement « à géométrie variable »), le Conseil fédéral, le Conseil des affaires étrangères et la seule institution élue par les citoyens est le Parlement européen qui n’a quasiment rien à dire en la matière. Les objectifs stratégiques sont définis par le Conseil européen composé des chefs d’État. De même le « ministre des affaires étrangères » de la commission peut proposer des lignes directrices de politique étrangère au conseil. Dans les faits, tout est donc défini par l’exécutif, qui n’est l’objet d’aucun contrôle, pas par le parlement.

Il y a, par conséquent, d’après Mikaël Franssens, une perte de contact entre le citoyen et le conseil de l’Union européenne, notamment en matière de relations extérieures, dans la mesure où toutes les délibérations non législatives peuvent être faites en huis-clos. Cette situation entraîne une forte présence de lobbys, voire une certaine perméabilité aux actions de lobbying. Sur le plan économique, les orientations présentes dans les traités font qu’il y a une grande sensibilité aux grandes entreprises.

La question de la compétitivité des entreprises de l’industrie de l’armement font, entre autres, que celle-ci a une influence prépondérante sur la politique de recherche, sur la politique de sécurité, de contrôle des frontières, etc. Cette situation va jusqu’à induire un envenimement de certains conflits, via l’envoi d’armes vers des régimes peu recommandables comme l’Arabie Saoudite, un des principaux clients de l’Union européenne. L’Arabie Saoudite bénéficie d’une certaine complaisance, alors qu’elle est pourvoyeuse de groupes armés actifs en Syrie et en Irak. Avec, en aval, la création de situations désespérées qui poussent des populations sur les routes de l’exil et de la migration…

Dominique Watrin

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