Un article signé Dominique Watrin, du DISCRI

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Cette séance organisée par le C.A.I. en partenariat avec la Province de Namur et le PCS de Dinant visait à apporter des éléments de réponse aux nombreuses questions sur les récentes arrivées de demandeurs d'asile en Belgique. Elle a abordé en particulier les causes des migrations, l'accueil et le parcours d'intégration en Wallonie.

Intervenants:
Caroline Intrand – CIRE, Emilie Jusniaux – C.A.I., Arnaud Dricot - Service Public de Wallonie, Direction de l’Intégration des Personnes d’origine étrangère et de l’Egalité des Chances et le C.A.I.

Retour de Dominique Watrin.

Le spectre de l’invasion migratoire face à la réalité des chiffres :
un filtre qui dédramatise

Informer et rassurer inlassablement, depuis le déclenchement et la médiatisation de la crise dite « migratoire » en 2015, le travail des Centres régionaux d’intégration s’est intensifié, par la force des événements, dans cet axe de travail. Cet effort s’est doublé d’un second défi d’ampleur avec la concrétisation du parcours d’intégration obligatoire pour les primo-arrivants. L’équipe du CAI (Centre d’Action Interculturelle de Namur) était récemment à Dinant pour cerner ces deux pistes d’action avec les opérateurs locaux actifs dans le domaine de l’intégration et de ses différentes facettes (santé, logement, démarches administratives…). Sous la forme d’une interrogation franche : « Crise de l’accueil et crise de l’immigration… De quoi parle-t-on ? »

Si elle fait couler beaucoup d’encre dans les médias et dans les discussions de café du commerce, la pseudo-crise migratoire génère des flots d’informations dans lesquels le faux se mêle au vrai, l’imaginaire au réel et le solidaire au malintentionné. Pour marteler le discours de la vérité du terrain et balayer les propos, volontairement ou inconsciemment fantasmés, le CAI avait convié Caroline Intrand, co-directrice du CIRÉ (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers) à dévoiler la réalité des chiffres sur les mouvements migratoires en cours vers l’Europe, en provenance des pays du sud. Et le moins que l’on puisse écrire est que le « danger » est beaucoup moins alarmant que ce qu’en disent nombre de rumeurs.

Pas de raz-de-marée

Tout en étant dramatiques, les statistiques mondiales mises à plat par la co-directrice du CIRÉ ne révèlent pas de raz-de-marée humain vers l’Europe que d’aucuns aiment à brandir comme une menace à repousser. Fin 2014, il y avait un peu moins de 60 millions de personnes déplacées de force dans le monde, parmi lesquelles 19,5 millions de réfugiés. Environ 75% de ceux-ci vivaient dans un pays voisin du leur (ce qui signifie, en corollaire, plus de 38 millions de déplacés « internes » dans leur propre pays), 86% étaient dans un pays en voie de développement et 51% étaient âgés de moins de 18 ans. Face à ces chiffres impressionnants, l’Europe n’a accueilli que 8% des réfugiés recensés. En 2014, l’Europe a ainsi enregistré l’arrivée d’environ 625.000 demandeurs d’asile.

Le flux migratoire de 2015 s’est, quant à lui, soldé par l’arrivée de 1.015.078 personnes aux frontières de l’Europe, essentiellement via la Méditerranée, dont la moitié de femmes et d’enfants. Les trois premiers mois de 2016 ont consacré la venue de 153.158 personnes en Europe, dont 55% de femmes et d’enfants et par la mort recensée de… 3770 personnes qui tentaient de traverser la Méditerranée.

Et la Belgique ? Comment se situe-t-elle dans le paysage européen de l’accueil ? Les chiffres par pays démontrent qu’il y a une répartition inéquitable de l’effort d’accueil. Et, dans ce tableau, la Belgique fait plutôt honneur à sa tradition d’hospitalité à l’égard des populations en détresse. Alors qu’en 2010, elle ouvrait son territoire à 14.045 demandeurs d’asile, elle portait ce chiffre à 38.990 personnes en 2015, soit une augmentation de 178%. Cette augmentation est bien supérieure à celles de pays comme la France (+20%) et le Royaume-Uni (+19%) considérés comme les « mauvais élèves » de l’Europe dans le domaine, mais il est proche de celle de l’Allemagne (+155%) et bien inférieure à celle de pays comme la Hongrie (+323%).

En pourcentage, la Belgique n’a reçu que 3,10% des personnes accueillies dans l’Union européenne, un chiffre équivalent à celui du Royaume-Uni pour un territoire beaucoup plus restreint, un chiffre inférieur environ de moitié aux quotas de l’Italie (6,6%) ou de la France (5,5%), mais très loin de l’effort de l’Allemagne avec 35,2%. Sur le plan concret, ce chiffre n’équivaut qu’à 3463 personnes par million d’habitants, ce qui bat en brèche la vision d’un pays envahi par les migrants. Par point de comparaison, le conflit du Kosovo survenu au début des années 2000 a engendré l’arrivée d’un flux de population plus nombreux que celui débarquant aujourd’hui majoritairement de pays comme la Syrie, la Libye et l’Afghanistan. Et, à l’époque, aucune voix ne s’était élevée pour parler d’invasion…

Un devoir d’accueil

La question cruciale à se poser est donc de savoir pourquoi on parle aujourd’hui de « crise ». Selon Caroline Intrand, cette vision correspond à une perception du monde comme une « réalité spectaculaire » qui n’est pas spécifique à ce domaine. Et elle va même plus loin dans son analyse en n’ayant pas peur d’affirmer que « si ces personnes avaient été mieux accueillies dans certains pays, on n’aurait jamais parlé de crise », pointant principalement du doigt la France et le Royaume-Uni. Et d’atténuer son propos en soulignant que, si ce phénomène migratoire a généré, çà et là en Europe, la montée d’extrémismes, elle a aussi provoqué l’émergence de mouvements citoyens de solidarité très forts.

La co-directrice du CIRÉ estime qu’il faut chercher la raison du gonflement du nombre de réfugiés arrivés en Europe dans la coexistence d’une série d’éléments : l’enlisement du conflit en Syrie engendrant une perte d’espoir, des restrictions importantes à l’entrée dans les pays voisins de la Syrie, la dégradation des conditions de vie dans les pays limitrophes des zones de conflit (comme le Liban) et la diminution soudaine de l’aide internationale, notamment alimentaire, en juillet 2015.

Cette détérioration se greffe, de surcroît, selon Caroline Intrand, sur une politique d’asile et d’immigration de l’Europe de plus en plus restrictive, avec un renforcement du contrôle et de la surveillance des frontières (particulièrement via l’agence Frontex), une lutte accrue contre la migration irrégulière et les passeurs, une faible relocalisation des demandeurs d’asile (160.000 sur plus d’un million d’arrivants), la mise en place de « hotspots » (sortes de centres d’accueil fermés) en Italie et en Grèce et l’externalisation des contrôles et de l’asile dans des pays tiers connus pour violer les Droits de l’Homme.

À cette triste énumération s’ajoutent la fermeture progressive aux migrants de nombreuses frontières internes à l’Europe, la construction de murs anti-migrants (entre Croatie et Serbie, entre Grèce et Turquie, entre Bulgarie et Turquie, etc.), ainsi que le durcissement des lois à l’égard des migrants et demandeurs d’asile et la restriction des droits des réfugiés. Pour Caroline Intrand, toutes ces mesures sont inadéquates. « L’Europe fondée sur les valeurs humanistes a les moyens et la responsabilité d’en faire plus et d’ouvrir largement ses portes aux migrants », conclut-elle. Un message qui fixe clairement les contours de la réponse à apporter à l’urgence en cours…

Dominique Watrin

Et en province de Namur ?

La population globale namuroise était de 487.145 habitants en 2015. Approximativement, 95% était de nationalité belge pour 5% de nationalité étrangère, au sein de laquelle 3% en provenance de pays de l’Union européenne et 2% de pays hors-Union européenne. Parmi les 2% de personnes d’origine extra-européenne, 46% provenaient d’Afrique. À peu près 3000 des 38000 demandeurs d’asile ont été accueillis dans la province de Namur en 2015 : environ 1200 dans les centres de la Croix-Rouge et autant dans les centres d’accueil, auxquels s’additionne près de 400 personnes prises en charge par les initiatives locales d’accueil.


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