Un article signé Dominique Watrin, du DISCRI

logo info discriLe 12 mai dernier, le C.A.I. organisait une conférence-échange dans le cadre des Echanges de midi autour de l'interculturel.

Retour de Dominique Watrin.

L’école, pilier de socialisation majeur
au cœur de l’histoire des migrants

 

La société est interculturelle, c’est un état de fait. Et au niveau de cette problématique de l’interculturalité, l’école est une institution de front ou, autrement dit, de première ligne. Pour aborder la vaste question de l’interculturalité à l’école, le CAI (Centre d’Action Interculturelle de Namur) avait choisi de confier les rênes d’un de ses Échanges de Midi à Nouzha Bensalah, aujourd’hui responsable de la formation des opérateurs culturels à la Fédération Wallonie-Bruxelles, mais auteure précédemment de nombreuses recherches sur le sujet pour le compte de l’UCL. Une question qu’elle a choisi d’éclairer sous l’angle de l’histoire collective et individuelle.

 

 Pour l’intervenante, l’école est un pilier majeur de la socialisation dans les sociétés modernes, à côté du deuxième pilier qu’est la famille. C’est cette école qui exerce la socialisation « secondaire » à côté de la socialisation « primaire » assurée par la famille. Et, à ce titre, elle est confrontée quotidiennement à la diversité des cultures. Pour Nouzha Bensalah, c’est derrière ces deux pôles que se cache les mécanismes de la construction de l’interculturalité dans la société belge. Une construction qu’elle tient à resituer, en priorité, dans une dynamique historique. En y associant en permanence la question du sens…

Une construction en trois phases

L’intervenante fixe le cadre historique de son analyse en établissant trois phases qui ont façonné la construction de l’interculturalité en Belgique. Dans ce tableau, elle met en parallèle la migration (qu’elle lit comme DES migrations), la culture (vue comme DES cultures) et l’école (également à mettre au pluriel, étant donné que les rapports y ont évolué et ont donc été différents au fil du temps).

La première phase qu’elle qualifie de « temps des pères » démarre dans les années soixante et s’articule autour des accords économiques qui amènent en Belgique des flux de main-d’œuvre provenant principalement du Maghreb et de Turquie. Ce mouvement s’inscrit dans une époque marquée par la décolonisation et concerne des populations qui vivent un passage de la ruralité à la ville et qui connaissent une structure familiale patriarcale. Dans leur pays, c’est une période d’exode rural où la diversification habituelle des tâches des enfants (l’un s’occupant des terres, un autre du commerce, etc.) explose suite aux difficultés économiques et où émerge une nouvelle branche d’enfants qu’on envoie en Europe pour pérenniser la survie de la famille traditionnelle restée au pays. Sur le plan du sens, ce phénomène prend place comme le sacrifice, celui de l’individu pour la survie du groupe, et se concrétise notamment à travers l’envoi d’une part importante des revenus de son travail vers les siens. Sur le plan du ressenti, le sentiment qui prédomine est celui de l’isolement et de la solitude. Ce sentiment débouche sur la recherche de relations avec ses semblables dans la société d’accueil (personnes parlant la même langue, provenant du même pays, etc.) selon un principe de reconnexion à sa communauté.

Vers 1965, les premières familles maghrébines et turques débarquent. Ce sont les familles « pionnières » qui fonctionnent de manière ouverte et solidaire. La Belgique est alors nommée comme « la société du travail » ou « la société des hommes », car il ne s’y trouve pas de place pour la femme qui ne fait pas partie de la main-d’œuvre « invitée ». Ces regroupements familiaux entraînent une première incidence sur le monde de l’école, avec des jeunes enfants qui prennent place dans l’enseignement maternel et dans le début du cycle primaire. Cette nouveauté provoque un « décadenassage » de la famille patriarcale. Les femmes quittent le territoire sacré (le foyer, l’islam…) pour entrer en contact avec « le monde des hommes », celui du pays d’accueil et du travail.

Par ailleurs, ce changement induit une socialisation renversée, c’est-à-dire dans laquelle l’apprentissage des normes, des codes, de la langue, etc. s’opère par l’enfant, et non plus par les parents. Les enfants deviennent les premiers médiateurs (traduction des propos des parents, relations avec les voisins, etc.), alors que certains codes issus du pays d’origine sont abolis (comme, par exemple, le baisemain aux adultes par les enfants). Les logiques culturelles changent et certains codes culturels sont mis entre parenthèses. Via le regroupement familial, l’école, qui a une fonction d’entrée et d’ouverture, instaure une nouvelle fonction pour l’homme, celle de père. L’homme n’est plus que travailleur, il est aussi chef de famille.  Indicateur important sur le plan du sens, dans leur communauté, les enfants nés en Belgique sont appelés « les enfants de l’extérieur ».

Du « temps des mères » au « temps des bilans »

La deuxième phase dégagée par Nouzha Bensalah démarre au milieu des années septante. Elle la nomme « le temps des mères ». C’est l’époque de la crise qui engendre un repli sur soi de la famille et une sociabilité uniquement organisée. C’est l’avènement d’’un fonctionnement social réorganisé autour des femmes. Les hommes perdent leurs emplois, les femmes commencent à travailler et… les enfants arrivent dans l’enseignement secondaire. On confie aveuglément les enfants à l’école qui les oriente majoritairement vers des filières techniques et professionnelles. « À cette époque, précise Nouzha Bensalah, il régnait une indifférence de l’école par rapport à ces enfants qui comptaient s’en aller, retourner au pays et dont la société d’accueil pensait aussi qu’ils allaient s’en aller. » Ce changement coïncide avec l’émergence d’une socialisation paradoxale, caractérisée par la perte de la fonction sociale du père (qui a perdu son travail) et le transfert du projet des pères sur les enfants (« Ne sois pas ouvrier comme moi. »)

Enfin, la troisième phase s’enracine dans les années 80 et est la phase du « temps des bilans ». C’est celle de l’émergence des jeunes, avec une prise de conscience que l’école ne vise pas l’intégration et l’inclusion, mais est source d’exclusion, avec des inégalités entre jeunes. La nouvelle génération ne veut pas ou plus confier aveuglément ses enfants à l’école. Ces parents interviennent, réagissent, veulent un droit de regard ; l’école devient un projet important. À la disqualification sociale se combine donc une requalification culturelle : cette génération veut trouver de nouvelles pistes pour « recaser » ses jeunes, car la vie d’ici prend de l’importance. La piste du retour au pays s’amenuise et on investit ici.

Parallèlement, la vision du « nous » se segmente. On ne raisonne plus en terme de communauté mais en terme de composante de la communauté (on passe de l’identité maghrébine à l’identité marocaine, algérienne… et même à l’identité algéroise, casablancaise…).  Cette nouvelle vision donne lieu à des conflits et des tensions. Concomitamment, les codes culturels mis entre parenthèses (comme, par exemple, parler la langue du pays d’origine) sont remis au centre des rapports sociaux, ce qui déboussole les jeunes.

Face à cette situation, il revient à l’école de reconstruire un « nous » qui transcende les différences, sous peine de se casser la figure. Et face à ce tournant historique marqué par des conflits (entre groupes, entre familles, entre générations, entre garçons et filles, entre les projets des pères et les projets des mères), la tâche de l’école est délicate. Celle-ci doit mener aujourd’hui un travail d’ampleur au cœur duquel Nouzha Bensalah pose un axiome : « L’enseignant doit se poser la question de l’histoire singulière de l’enfant rencontré, assène-t-elle, pas de sa culture collective supposée. » Un défi crucial pour une institution qui, aux dires de l’intervenante, « ne peut pas faire l’économie de son rôle de porte d’entrée vers la société, d’initiatrice des jeunes aux codes de la société ».

Dominique Watrin

 

L’école, pilier de socialisation majeur au cœur de l’histoire des migrants


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