Un article signé Dominique Watrin, du DISCRI

logo info discriLe 9 juin dernier, le C.A.I. organisait une conférence-échange dans le cadre des Echanges de midi autour de l'interculturel.

Retour de Dominique Watrin.

La montée du racisme dans le discours :

davantage le rejet du connu que la peur de l’inconnu

 

Tous les observateurs s’accordent sur le constat : il y a, en ce moment, une résurgence du racisme. Le discours d’intolérance se durcit, la parole raciste se banalise et, face à ce pic de violence et à cette déferlante, un sentiment de relative impuissance émerge tant parmi les acteurs sociaux qu’au sein de la population proprement dite. Pour analyser au plus près ce phénomène, le CAI (Centre d’Action Interculturelle de Namur) a récemment invité Ibrahim Akrouh, juriste au MRAX (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie) autour d’un Échange de Midi consacré à « La montée du racisme dans le discours quotidien ». L’occasion de tenter de savoir comment on en est arrivé là, qui est responsable de ce glissement et ce qu’on peut faire pour lutter contre celui-ci.

Aux dires de l’intervenant, deux logiques se sont succédé historiquement pour justifier le racisme. La première était « biologisante » et établissait que l’existence de différentes races induisait une hiérarchie entre elles. Il s’agissait à l’époque de fixer un cadre de société justifiant la présence coloniale par la nécessité d’une mission civilisatrice. Cette position déjà présente au Moyen Âge, engendrant des controverses comme celle de savoir « Les indiens sont-ils des êtres humains ? », s‘est poursuivie jusqu’à la démonstration scientifique de l’absurdité de ce clivage par race. La deuxième logique qui a pris le pas est « culturelle », établissant une différence entre cultures primitives et évoluées. L’idée était alors devenue de civiliser des gens qui sont culturellement inférieurs.

L’impact des circonstances

Que faire face aux idéologies de haine qu’on croyait révolues ? Ces idéologies ont-elles, en fait, été un jour révolues ? Aujourd’hui, selon Ibrahim Akrouh, la majorité de la population et les élites ne sont pas prêts à admettre une idéologie purement raciste, à l’exception de l’extrême-droite. Globalement, dans un certain nombre de circonstances, on ne peut pas être raciste. Un contexte de besoin de main-d’œuvre n’est, par exemple, pas un terreau favorable au racisme. Dans ces périodes, on accepte de rédiger des textes en arabe pour les personnes qui immigrent, on est prêt à leur payer le voyage pour venir, etc. Ce qui importe alors, c’est la force de travail des nouveaux venus ; le discours raciste est jugé insignifiant et non porteur en regard des intérêts économiques en jeu.

Quand on est dans un contexte de crise, la situation est totalement différente. On voit naître une ségrégation à l’emploi sur base de l’origine, que l’on se met à justifier par une logique comme la culture de l’entreprise. Une évolution du contexte amène donc une évolution de la posture. Mais la question plus fondamentale est : pourquoi le racisme a-t-il toujours existé, quel que soit le contexte ? Comme, par exemple, la différence de salaires entre migrants et autochtones en temps de prospérité. Le discours est, en fait, toujours présent mais il est réactivé à certaines périodes.

La question de la préférence

Au niveau des sphères politiques, à une certaine époque, adhérer à un parti qui n’était pas d’extrême-droite suffisait pour démontrer qu’on rejetait les idées d’extrême-droite, même s’il pouvait y avoir beaucoup de racisme dans le discours qui était produit par des partis qui n’étaient pas d’extrême-droite (comme, en son temps, celui de Roger Nols, bourgmestre de Schaerbeek). Reprenant l’analyse de l’essayiste français Pierre Tevanian, Ibrahim Akrouh pointe le paradoxe de l’antiracisme d’État, soulignant qu’en France, c’est le gouvernement de gauche qui active le plus les rafles de migrants, qui rejette de l’école les personnes porteuses du foulard, qui maintient la dualisation de l’accès à l’emploi… et qui, parallèlement, s’indigne quand des mosquées ou des synagogues sont agressées.

Cette vision pose l’idée que le racisme est une forme de pathologie qui ne touche qu’une petite frange de la population, composée d’individus déviants voire déficients, à laquelle on n’oppose qu’un antiracisme de surface. Or, manifester sa désapprobation de la sorte équivaut, selon Ibrahim Akrouh, à minimiser l’importance de ce racisme. En réalité, selon lui, la réflexion doit porter sur la question de la préférence et, corollairement, sur la majorité qui accepte cette notion de la préférence. « Aujourd’hui, explique-t-il, on oublie la notion de racisme ordinaire sous-tendu par la notion de préférence qui est jugée compréhensible et admissible. L’enjeu devient donc aujourd’hui non pas de déconstruire mais de construire en comprenant cette posture de préférence. Pourtant, c’est cette violence (peu perceptible) qui a des conséquences sur le vivre ensemble. »

Dans le même ordre d’idées, pour Ibrahim Akrouh, la tolérance est une vertu raciste. Elle sous-entend de prendre sur soi quelque chose qu’on ne veut pas. Et la tolérance amène à une idée de seuil. Ce seuil n’est décidé que dans le propre chef de la personne qui l’établit (sans négociation avec la personne « tolérée »). Par exemple, un patron accepte un travailleur noir, mais seulement sans accent de banlieue. Un tel autre n’accepte que 10% de gens de banlieue. Dès que ce seuil est dépassé, la personne qui l’a établi estime pouvoir réagir. On reste, dès lors, clairement dans des rapports inégaux, alors qu’on installe en apparence des mesures égalitaires.

À cette donne, s’ajoute la dimension du nombre. On veut bien accepter des étrangers mais pas trop. Il faut « diluer » les étrangers, annihiler le danger du nombre par rapport à la population autochtone. De cette manière, la société continue, par conséquent, à produire du rejet et de l’exclusion et cette posture contribue à empêcher une égalité réelle. « Le racisme ordinaire est le ferment de l’intolérance, du rejet et de l’exclusion », insiste Ibrahim Akrouh.

La peur de la différence ?

D’après l’intervenant, aujourd’hui, la question de la peur de la différence détermine tout le discours public et médiatique. Et, sur ce point aussi, il fait sien le postulat de Tevanian qui veut que, qui dit différence, dit inégalité et, qui dit égalité, dit absence de différences. Et, en se basant sur ce constat, il pose trois réflexions à propos du racisme.

La première est que le racisme n’est pas la peur de l’inconnu, mais la peur du bien connu. Il existe une idée toute faite qui veut que l’inconnu suscite la peur. Or, l’inconnu peut aussi provoquer la curiosité, l’enthousiasme, la passivité, etc. Comment se fait-il alors que cet inconnu ne suscite que peur et rejet ? Parce qu’il est trop bien connu, au contraire, et qu’il est vu comme menaçant parce qu’on a eu des informations le présentant comme tel. « Si le rejet venait de la peur de l’inconnu, illustre Ibrahim Akrouh, les gens auraient plus peur du bouddhisme, qui suscite pourtant une forme de sympathie, que de l’Islam, qui suscite de l’inquiétude. »

La deuxième réflexion est que tout cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différences ; celles-ci existent, elles sont réelles, mais elles sont noyées dans une infinité d’autres données parmi lesquelles figurent des ressemblances. Qu’est-ce qui fait, dès lors, qu’on focalise sur cette différence en occultant le reste ? Pourquoi un travailleur marocain est-il plus vu comme un marocain que comme un travailleur ? Cette vision n’est pas naturelle.

Enfin, la troisième réflexion est que les points de focalisation des productions culturelles, savantes ou semi-savantes, ou des discours journalistiques sont quasiment toujours négatifs. Une femme qui porte un foulard ne devient, par exemple, plus qu’un foulard. Par conditionnement, un critère, un élément, devient important, oriente notre regard et nous dit ce qu’on doit penser. L’idée se développe alors que « derrière ces femmes se cache toujours un barbu » et que « ces femmes doivent assumer leur choix ».

Dominique Watrin


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