- retour de l'Echange de midi du 17 novembre

par Dominique Watrin

L’anthropologie de la santé : pour ouvrir à une autre vision de la relation

entre soignant et patient issu de l’immigration

L’anthropologie peut-elle amener les professionnels de l’intégration à poser un autre regard sur les modes de vie des personnes étrangères et d’origine étrangère ? C’est la question à laquelle le CAI (Centre d’Action Interculturelle de Namur) a tenté d’apporter une réponse positive, lors d’un récent Échange de Midi, en invitant Caroline Étienne, membre de son équipe mais aussi et surtout anthropologue, à éclairer de cet angle d’approche spécifique la question du rapport à la santé chez les personnes issues de l’immigration. 

« Santé, culture et migrations », les trois termes de l’intervention de Caroline Étienne forment un ensemble aux connexions nombreuses et plus déterminantes qu’il n’y paraît.  Dans le contexte de la problématique étudiée, l’apport de l’anthropologie est d’aider le corps médical à se questionner autrement. L’idée est que la médecine biomédicale, soit la médecine telle que pratiquée classiquement dans nos sociétés occidentales, est une option de départ, un choix culturellement conditionné et non une base universelle. D’autres méthodes existent en effet et fonctionnent aussi bien. De même, la maladie est culturellement constituée et son rapport à l’histoire et au social est complexe. Sans oublier que la subjectivité, tant du médecin que du patient, est prépondérante.

Sortir d’une vision ethnocentrique

Historiquement, le développement de la médecine occidentale s’est opéré en même temps que l’avènement des sciences. Au début du vingtième siècle, tant la médecine que l’anthropologie se sont enracinées dans la pensée de l’époque où dominait l’ethnocentrisme. Les « autres » savoirs rencontrés sont considérés comme des croyances, au même titre que les représentations de la maladie. La maladie est considérée comme identique pour tous, soit de l’ordre du naturel, et la biomédecine est vue comme une méthode unique et universelle pour la combattre. Il y a, dans les mentalités occidentales, une opposition totale entre, d’une part, la biomédecine considérée comme un savoir scientifique vrai, efficace et rationnel et, d’autre part, les médecines populaires et traditionnelles vues comme des croyances et des proto-médecines truffées d’idées fausses, non efficaces et non rationnelles.

L’anthropologie de la santé permet de porter un regard neuf sur toute une série de questions, en reconsidérant divers paramètres différemment. Les notions de souffrance, de douleur, le lien entre la maladie et la culture, la place des autres médecines (traditionnelles, parallèles, douces, populaires), la nature de la relation médicale sont autant d’éléments qui modifient la vision d’une biomédecine omnipotente.

Différentes approches

L’anthropologie médicale comprend différentes approches. Il y a d’abord l’approche cognitive qui consiste à étudier le savoir médical des peuples, comme l’étude de la pharmacopée des populations de l’Amazonie réalisée par diverses sociétés pharmaceutiques occidentales, avec les dérives qui en découlent. Il y a ensuite l’approche herméneutique qui déplace l’intérêt des pratiques et du discours des thérapeutes vers le discours du malade lui-même, vers son vécu. C’est cette dernière vision, où la maladie recouvre différents sens en fonction de l’individualité et de la personnalité de l’individu, qui est, par exemple, à l’origine des soins palliatifs. Cette évolution contribue à élargir le concept de maladie à sa triple terminologie anglaise : disease (altération organique), illness (vécu) et sickness (réalité sociale de la maladie).

L’anthropologie médicale critique s’intéresse, elle, à la façon dont les forces politiques et économiques interviennent dans les questions de santé. Selon cette analyse foncièrement politique, la vraie maladie est l’inégale distribution des conditions de vie et de soins de santé. Enfin, l’anthropologie médicale appliquée est une pratique médicale mise en place à l’échelle mondiale par des organismes comme l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), MSF (Médecins Sans Frontières) ou ONU-SIDA, mais qui, malgré ses efforts, ne se départit pas d’une représentation ethnocentrée de la santé.

Des causalités internes aux causalités externes

La spécificité de l’approche anthropologique de la santé est d’apporter une série d’outils qui modifient la perception. Le premier de ces outils est le décentrement. Chaque culture possède une zone d’ombre qu’elle ne prend forcément pas en considération ; pour découvrir celle-ci, il convient de se décentrer de ses propres repères, tout en ne les niant pas. Autre outil, la distinction entre l’individu holiste et l’individu individualiste. L’individu holiste est celui qui vit dans une communauté où le groupe prime sur l’individu. La maladie d’un individu de ce type est perçue comme venant d’une causalité externe (déséquilibre dans la communauté), contrairement à la maladie d’un individu individualiste qui est vue comme provenant d’une cause interne, conséquence parfois d’une cause externe (comme, par exemple, un mal d’estomac consécutif à des problèmes professionnels).

Cette double vision des causalités interne et externe aide à sortir de la vision biomédicale « limitée » de la maladie, en soulignant l’importance de sa dimension externe (familiale, sociale, historique, religieuse, etc.). La prise en compte de la causalité externe permet d’appréhender un désordre organique en le reliant à un désordre plus général. Mais, plus globalement, elle permet d’établir que l’efficacité d’une pratique médicale est tout à fait relative. L’efficacité thérapeutique est conditionnée par sa signification et sa portée sociale. Et la maladie ne peut se résumer à sa manifestation biologique.

Une attitude « transculturelle »

Selon Caroline Étienne, le changement de vision apporté par l’anthropologie de la santé doit encourager le soignant et le corps médical tout entier à adopter une attitude « transculturelle » vis-à-vis du patient. Cette attitude les amène à se familiariser avec des problèmes susceptibles de survenir lors de rencontres médicales avec une personne de culture différente, à leur apprendre à les situer et à les gérer. Au-delà de la prise de conscience, cette approche offre différents apports : l’ouverture de nouvelles perspectives positives pour la prise en charge des patients étrangers ou d’origine étrangère, à laquelle s’ajoutent l’intégration de nos influences et de nos préjugés, la perception de la perspective d’autrui et l’évitement de l’ethnicisation, c’est-à-dire la prise en compte de l’origine culturelle du patient dans le traitement de sa maladie, mais aussi de sa propre perception culturelle de soignant.

Concrètement, dans le traitement médical d’une personne issue de l’immigration, cette approche peut associer plusieurs pistes innovantes. D’abord, prendre le temps pour le soignant d’expliquer qui il est, quel rôle il a, ce que la personne peut attendre de lui, les gestes techniques qui vont être posés, quel traitement va être appliqué, quelle en sera la suite, etc. Ensuite, tenter d’établir une relation de partenariat. Et, enfin, dans la mesure du possible, mettre en place un travail en réseau avec une série d’intervenants et d’interlocuteurs (école, associations, etc.).

Dominique Watrin


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